​CISSS libre parole


Dernière heure du 11 mars 2019

​À qui le diagnostic ?

La ministre de la Santé, Danielle McCann, a récemment brandi le spectre de la législation pour permettre aux infirmières praticiennes spécialisées (IPS) de procéder au diagnostic des patients. Ses couleurs, ainsi annoncées, sont susceptibles de chambouler la pratique médicale et l’offre de services de santé au Québec.

Autour de moi, les réactions des médecins à cette nouvelle ont été aussi vives qu’opposées. « Pas touche à mon diagnostic, c’est ma prérogative clinique. Elles n’avaient qu’à étudier la médecine, les IPS ! » ou encore « Voyons donc ! Ça ne nous mettra pas au chômage demain matin de laisser aller certains pans de ce pouvoir-là ! »

Loin de moi l’idée d’engendrer un énième débat ou une foire d’empoigne sur la « vraie » légitimité des différents professionnels de la santé de diagnostiquer des maux. Quelques constats s’imposent toutefois :

La médecine, comme la plupart des sciences cliniques, tant du point de vue du diagnostic que des soins thérapeutiques, progresse à une vitesse phénoménale. La somme des connaissances ne fait toujours qu’augmenter… somme qu’il est donc toujours de plus en plus difficile de maîtriser. Le progrès clinique n’est pas toujours aisé à gérer alors qu’on demande aux médecins de se tenir à jour tout au long de leur pratique active.

Pour ces mêmes raisons (entre autres), il n’est pas rare de voir un médecin – même un omnipraticien – être plus spécialisé dans un champ que dans un autre de sa pratique. Vient un moment où il ne peut probablement même pas, par lui-même, diagnostiquer certains maux hors de son champ de pratique usuel sans se référer à quelqu’un connaissant le sujet mieux que lui.

Également, l’offre actuelle de services médicaux aux Québec ne permet pas de suffire à la demande. La proportion de patients qui ont un médecin de famille plafonne encore aujourd’hui à 80 %, et 2000 médecins omnipraticiens sur 8000 ont moins de 500 patients. Le quart d’entre eux.

Sans compter que la profession médicale se féminise. Et même si les femmes ont pris d’assaut les bancs d’école des facultés de médecine ces dernières années, le rôle des femmes à la maison a, de façon générale, très peu changé. La femme est encore responsable de la gestion de la maisonnée. Il est donc fort possible que certaines omnipraticiennes en prennent moins, des patients, pour s’occuper des « petits impatients » du deuxième shift. Sans oublier qu’en plus, la génération montante de médecins, hommes comme femmes, tient désormais à intégrer dans sa vie un concept que les médecins plus expérimentés lui reprochent sans retenue : le « droit » à la qua-lité de vie et à l’équilibre travail-vie-famille.

Cinquièmement, la profession médicale n’a jamais été aussi mal en point. Dépressions, burn-out et suicides montent toujours. Le tiers des médecins canadiens serait ou en burn-out ou en dépression. On estime que sur 20 000 Québécois, 2,4 personnes s’enlèvent la vie. Sur un peu plus de 20 000 médecins, c’est 6 médecins qui passent à l’acte. La pression vient de partout et est telle qu’il faudra bien que les médecins eux-mêmes acceptent un jour ou l’autre d’être déchargés et que leur description de tâches change, pour devenir possiblement plus spécialisée, même dans un contexte généraliste.

Et enfin, le Québec est la province où on a le moins intégré d’IPS en première ligne. Dans les autres provinces, même si certains médecins ont certes exprimé leur profond désaccord, le législateur est allé de l’avant : les IPS peuvent désormais diagnostiquer et amorcer des traitements. Tout le monde reste quand même sous pression, mais tout le monde peut aussi paradoxalement souffler un peu plus…

La vie change. La société change. Il faut savoir s’adapter professionnellement et socialement quand la situation l’exige. Les corporations médicales – professionnelles et syndicales – doivent aussi s’ajuster à la nouvelle réalité.

L’enjeu actuel, ce n’est pas tant les suivis et les traitements – choses que les IPS peuvent faire avec brio – que l’accès à un diagnostic. Quand les patients se bousculent surtout au portillon pour simplement savoir ce qu’ils ont, c’est qu’on a un problème d’accès au diagnostic avant toute chose.

Oui, il est possible que les IPS fassent plus d’erreurs diagnostiques que les médecins en sans rendez-vous. Mais on manque d’omnipraticiens, et selon certains médecins qui travaillent avec des IPS, ces dernières auraient très souvent raison dans leurs diagnostics associés aux motifs de consultation simples (ex. : cystite). Les quelques cas supplémentaires que le médecin « sauvera » peut-être grâce à sa précieuse et nécessaire expertise justifient-ils d’empêcher la majorité des patients qui seraient vus par des IPS d’être dûment évalués et soignés ?

Enfin, sur la responsabilité inhérente à l’octroi de ce privilège professionnel, je pose une simple question : pourquoi serait-ce uniquement la responsabilité du Collège des médecins du Québec de s’assurer de la protection du public en santé ? Parce que ce sont les médecins qui ont la plus grande expertise clinique ? Faut-il rappeler que des erreurs cliniques, médicales ou infirmières, il y en a eu, il y en a et il y en aura encore, malheureusement, et ce, en dépit des chasses gardées des « vrais » experts ?

On débat sans arrêt sur « à qui le diagnostic » ? comme s’il s’agissait d’un « vol de jobs ». Pourrait-on aussi travailler sur cet enjeu crucial en posant la question « pour qui le diagnostic ? » Parce que jusqu’à ce jour, que je sache, le diagnostic n’appartient ni au médecin ni à l’infirmière : il appartient au patient.​