​CISSS libre parole

​ 

Dernière heure du 9 juillet 2018

Une réforme catastrophique en santé

Avec la réforme du ministre Gaétan Barrette, les services sociaux se voient attribuer un rôle secondaire, voire accessoire, dans le domaine de la santé.

David Bergeron

Travailleur social

3 juillet 2018

À l’approche des élections provinciales prévues cet automne, il est temps de mettre en lumière l’effet délétère qu’aura eu la réforme du système de santé, lancée par M. Gaétan Barrette et son projet de loi 10 en septembre 2015, sur les services sociaux de première ligne. Car cette réforme aura définitivement brisé l’équilibre précaire qui subsistait tant bien que mal entre les dimensions sanitaire et sociale, à la base de notre système de santé public. En moins d’un mandat, ce politicien et ex-médecin spécialiste aura réussi à bouleverser les structures, à imposer sa vision étroite de la santé, en arrachant aux instances locales leur pouvoir décisionnel. Or la santé des Québécois, faut-il le rappeler, ne passe pas strictement par l’accès à un médecin, ni par les soins prodigués par des infirmières… La santé est une équation beaucoup plus complexe.

De toute évidence, les services sociaux, surtout ceux de première ligne, qui comprennent les services psychosociaux et les services de réadaptation, auront écopé au premier chef de cette réforme centralisatrice en santé, y subissant des pertes catastrophiques. Des pertes de pouvoir, certes, mais aussi des pertes d’expertise et de proximité avec les communautés. Prenons pour seul exemple l’intégration des centres jeunesse aux gigantesques centres de santé et de services sociaux (CISSSS) quand, dans une région comme l’Estrie, le bureau désigné pour recevoir les signalements est situé à Sherbrooke, alors que le territoire à couvrir s’étend dorénavant de Brigham en Montérégie jusqu’à Mégantic, en passant par Asbestos en Estrie. Et il faudrait dire à la population que l’accès à ces services sociaux de première importance a été amélioré !

Moins de services de proximité

La réforme de 2015 aura appauvri les communautés rurales et semi-rurales, notamment en coupant les services sociaux publics de leur ancrage communautaire. En parachevant le développement de corridors de soins, et selon une logique de programmes-services fondés sur les diagnostics, les services sociaux ont été réorganisés autour et sous l’autorité de nos grands hôpitaux, devenus l’unité fondatrice de cette réforme.

Or la réorganisation des services découlant de la réforme Barrette va à l’encontre de la responsabilité populationnelle confiée aux réseaux locaux de services (RLS) par la Loi sur la santé et les services sociaux, qui exigeait jusqu’alors que les instances locales y jouent un rôle de coordination. En perdant leur coordination locale, et dans la mesure où tout se décide dorénavant régionalement, cette réforme aura contribué à détruire les solidarités locales.

Ainsi, toute personne vivant une crise situationnelle (rupture, deuil, perte d’emploi) a aujourd’hui beaucoup plus de difficulté à trouver une réponse satisfaisante à proximité de chez elle et dans des délais raisonnables. Car, en dépit du bon vouloir des travailleurs sociaux, lesquels sont confrontés aux listes d’attente et aux critères pointus pour accéder à certains services, cette personne en situation de vulnérabilité risque d’être privée de son « droit d’usage » en étant systématiquement dirigée vers son programme d’assurance privé ou encore vers un organisme communautaire où elle devra se payer une carte de membre.

Moins de services sociaux

Cette réforme aura aussi miné la motivation et l’autonomie professionnelle de nos travailleurs sociaux. Méprisant leur expertise ancrée dans les communautés, la réforme Barrette, qui a redonné davantage de pouvoir et d’argent aux médecins et aux grands hôpitaux, tient les professionnels du réseau social à distance des centres décisionnels. Le processus d’embauche des nouveaux professionnels du réseau social déployé par les centres de santé et de services sociaux témoigne bien de cette dévaluation de la dimension sociale, intrinsèque à la santé. En effet, c’est la flexibilité qui figure comme le premier critère d’embauche des candidats souhaitant obtenir une première assignation dans nos grandes entreprises en santé, devenues par ailleurs l’employeur étatique quasi exclusif pour ces jeunes professionnels.

Considérés comme de simples « ressources humaines » appelées à servir la grande entreprise, ces jeunes professionnels sont contraints d’accepter tout ce qu’on leur offre et peuvent être déplacés à toute heure du jour ou de la nuit sur de vastes territoires. […]

Générer la détresse et la maladie

La réforme Barrette, par la centralisation des services qu’elle implique, mais surtout par l’abolition du palier local décisionnel qui en découle, aura eu un effet dévastateur sur les services sociaux, lesquels se voient attribuer un rôle secondaire, voire accessoire, dans le domaine de la santé. Parce que la pertinence des services sociaux passe par les liens que ceux-ci entretiennent avec les communautés locales, et que cette réforme de structures en fait fi, confiant aux médecins et aux gestionnaires comptables la bonne gouverne de nos centres intégrés de santé et de services sociaux. Pour s’en convaincre, il suffit de jeter un regard à la composition des conseils d’administration !

Dans ce contexte, il ne faut pas s’étonner d’assister à une augmentation constante des crises suicidaires et des appels de détresse de la part de citoyens qui ne savent plus où s’adresser pour demander de l’aide. En réduisant l’offre de services de première ligne (prévention), qui agit dans les communautés, pour investir dans le traitement des maladies, notre système de santé n’a aujourd’hui d’oreille que pour soigner les malades. Autrement dit, si au moment de formuler leur demande d’aide les usagers ne sont pas tous malades, ils se voient bientôt forcés de le devenir.

C’est pourquoi, à l’approche des élections provinciales prévues cet automne, l’électeur soucieux de la santé des Québécois, mais également de la santé et du développement de nos communautés, devra regarder au-delà du médical pour examiner ce que chacun des partis politiques propose comme vision de la santé.

 ​​