​CISSS libre parole


Dernière heure du 11 décembre 2017​

OPINION DÉPRESSION ET STRESS

QUAND LES PRATIQUES DE GESTION MÈNENT AU DÉSESPOIR

De façon exceptionnelle, La Presse+ publie aujourd'hui une lettre anonyme, rédigée par un médecin dont nous connaissons l'identité et la crédibilité.

MÉDECIN ANONYMEL’AUTEUR A CONSULTÉ LE PROGRAMME D’AIDE AUX MÉDECINS DU QUÉBEC*

Imaginez la honte ! Vous pratiquez depuis des années dans un centre hospitalier, vos collègues, les autres professionnels et les patients savent qu’ils peuvent compter sur vous, sur votre expertise, sur votre dévouement, sur votre sens de la vocation. Tout à coup, plus rien ne tient. 

L’environnement qui vous a vu devenir ce que vous êtes devient inhospitalier, lié à des contraintes incessantes, à un stress grandissant et à une direction dont les intérêts et les valeurs diffèrent radicalement des vôtres. La transition entre un milieu qui valorisait l’opinion des médecins et un centre de décision qui obéit à des diktats ministériels a été drastique et sans nuance. Vous entrez dans le rang, sinon on vous menace par voies légales ou réglementaires, on vous harcèle subtilement, on met des œillères à votre autonomie professionnelle et vous réduit à un rôle d’exécutant en accentuant votre responsabilité sans avoir le moindre pouvoir d’influer sur les ressources nécessaires pour soigner les patients adéquatement.

Le cœur lâche, le sens du devoir s’effrite, le désespoir s’installe tranquillement, s’il ne laisse pas tout simplement place au désœuvrement.

Il faudra généralement un collègue qui a une valeur d’ami pour vous diriger vers les ressources qui vous permettront de discourir librement de votre bataille intérieure, qui remet même en question votre choix de profession, qui vous pousse à chercher ailleurs le contentement, mais aussi, pour éviter un choix radical et sans retour, pire encore pour soi-même et ses proches… J’y ai pensé sérieusement, et le Programme d’aide aux médecins du Québec (PAMQ) m’a permis de passer outre à ces idéations suicidaires, sans que quiconque s’en doute, encore à ce jour.

Je pratique dans un domaine qui est lié, malheureusement, à un grand nombre de pertes humaines, à des « échecs » répétés de la médecine, qui n’a pas encore suffisamment avancé pour offrir des guérisons à une forte proportion de patients. Ceci est en soi un stress inhérent à la profession avec lequel on doit apprendre à vivre pour continuer à œuvrer en médecine. J’exerce donc la médecine pour offrir des choix, des options raisonnables aux patients, qui ont un rapport bénéfices/risques humainement acceptable. Ce choix, malheureusement, n’existe presque plus au Québec où le ministre menace de poursuivre les médecins pour erreurs médicales coûteuses pour l’État, où les fonctionnaires, dont plusieurs ont dépassé leur syndrome de Peter et qui ne subissent en rien l’urgence et l’insistance des besoins des patients, appliquent des plans irréalistes, le plus souvent improvisés, où l’expertise médicale a été purgée en la taxant de corporatiste.

COMME UN « BOSS » DES ANNÉES 50

Il y a déjà quelques années que chaque fois qu’un jeune me demande s’il devrait aller en médecine, je lui réponds que si c’est sa passion, il devrait l’envisager ailleurs qu’au Québec. J’entends déjà les détracteurs : les médecins sont fort bien payés, qu’ils fassent ce qui est demandé d’eux. Ce discours a été fomenté par le ministre Barrette lui-même. C’est son argument pour prendre un contrôle éhonté sur le réseau de la santé, en agissant comme un « boss » des années 50, imposant le changement par la peur plutôt que par la valeur de l’argument, plutôt qu’en recherchant la collaboration de tous vers un objectif commun et socialement défini.

Soyons clairs, un médecin qui devient député n’obéit plus aux mêmes principes. Il est d’abord et avant tout un politicien ! Il n’est plus médecin.

Il y a une publicité d’Investissement Québec que l’on voit depuis récemment à la télévision, dans laquelle un jeune entrepreneur dynamique stimule ses troupes à aller plus loin. « On est là, on s’en va là », en montrant des étapes de croissance et de dépassement. Le réseau de la santé ne profite pas d’un tel leadership. Il y a un ministre qui impose sa voix, qui menace quiconque ose penser différemment, qui cause des drames humains pour les patients qui ne reçoivent plus de soins, pour les employés du réseau qui sont constamment chambardés par les directions qui virevoltent au gré du ministre, pour les médecins qui ont toujours été les phares du réseau de la santé québécois et dont le feu s’éteint subtilement. Et malheureusement, les fédérations médicales, dirigées actuellement par des médecins sans envergure qui ont délaissé la médecine pour l’administration, ne permettent pas de protéger médecins et patients… Et au-delà des fédérations, rares sont ceux qui osent défier le ministre ; ils préfèrent souffrir en silence plutôt que d’être la cible d’une fronde publique que risque de leur opposer le ministre.

Le Programme d’aide aux médecins du Québec a sauvé ma vie et j’espère qu’il en sauvera beaucoup d’autres, mais il y a derrière ces malaises grandissants un énorme non-dit. Les médecins ne sont pas infaillibles, loin de là, tant dans leur qualité professionnelle que dans leur vulnérabilité de professionnel autonome qui a chaque jour la responsabilité de la vie des autres…