​CISSS libre parole

ACSSS Juin 2017


La première qualité du soldat est la constance à supporter la fatigue et les privations; la valeur n’est que la seconde  (Napoléon I)

 


Depuis quelques mois,  j’ai fait le tour de presque toutes les régions du Québec pour vous rencontrer et vous écouter. A l’automne prochain, je vous livrerai mon rapport d’activités qui, même sans fondement scientifique, résumera mes observations cueillies sur le terrain et colligées à partir de vos précieux et généreux témoignages.


Pour cet article de juin, j’ai choisi de développer un thème récurrent que j’ai observé auprès de vous et qui s’installe comme une pandémie : la fatigue.  Ce phénomène est plus complexe qu’il n’y paraît et plusieurs questions entourant sa nature se posent.


J’écarte la fatigue physique causée par l’usure des muscles par exemple après avoir pratiqué un sport. Je m’intéresse  à la fatigue inhérente aux professions intellectuelles et scientifiques, à celle qui vous accable.


Elle se définit comme étant : le résultat de contraintes physiologiques ou psychologiques aboutissant à une diminution des performances physiques ou cognitives (II).  La nature humaine semble dotée de besoins physiologiques,  psychologiques ou sociaux devant, d’une façon ou d’une autre, être respectés. Dans ce cadre, la fatigue serait la sanction des conditions, d’organisation ou de charge de travail ne respectant pas ces besoins. L’homme ne pourrait  s’épanouir sans relations sociales, sans diversification des tâches, sans reconnaissance, sans trouver sens à son travail.


La capacité de parler de sa propre fatigue participe de tout un ensemble de représentations sociales, d’enjeux spécifiques, de considérations morales. Il est cependant difficile d’objectiver la façon dont elle est vécue par chacun. Toutefois, la passer sous silence ou l’oublier concourt à l’abnégation de soi et de nos besoins immuables.


Pour Georges Friedman (1902-1977) sociologue français fondateur d’une sociologie du travail humaniste, la fatigue peut dépendre de l’attitude mentale à l’égard du travail, donc des conditions déterminées par les rapports de la personne avec les diverses collectivités dont elle est membre (III). La rapidité d’exécution qui empêche de penser à autre chose, l’énorme charge de travail et la quasi-certitude de ne pouvoir échapper à ce destin produisent une nouvelle forme de fatigue. La note d’encouragement issue des travaux de Friedman est que l’énergie peut être recouvrée si la personne à la possibilité de donner un sens à son labeur.


Dans les années 1980 une autre notion d’intérêt est observée comme contribuant à la fatigue : la souffrance. La souffrance toucherait l’être dans son  ensemble. La non-reconnaissance des efforts par les pairs ou la hiérarchie entraînerait une souffrance dans la mesure où la créativité ou la singularité de l’individu est niée (IV). 


D’autres éléments s’ajoutant aux causes de la fatigue :l’insatisfaction de ne pouvoir réaliser le travail idéal et de devoir se consacrer à des tâches moins valorisées , le sentiment de donner plus qu’on ne reçoit dû au  décalage  entre son propre rôle valorisé dans les discours mais souvent peu reconnu par l’organisation. La faible possibilité de participer aux décisions concernant l’organisation de son travail est  aussi un agent de fatigue (V) . La culpabilité ressentie à la simple idée de refuser une demande d’un supérieur, les longues heures de travail qui débordent en soirée et même la nuit autant les jours de  semaine que la fin de semaine, etc.


En bref, la fatigue doit s’entendre comme le résultat de processus complexes et non comme la seule mesure des efforts fournis par rapport à un travail. On ne doit surtout pas verser dans le moralisme  sur le courage des uns et la faiblesse des autres .Au contraire, nous devons prendre au sérieux  dans chaque cas la forme de fatigue exprimée afin de comprendre comment elle témoigne de la construction du travail.


A la lumière de ces quelques observations, on peut affirmer que le contexte que vous vivez depuis deux ans est un terreau fertile, une pépinière à fatigue. Et pour le moment, les conditions  ne tendent pas à  s’améliorer.


Une fois la prise de conscience faite, comment faire pour se reposer et progresser ? Comme on dit chez nous, comment durer? Si j’avais une réponse universelle, je m’empresserais de vous la partager mais elle  n’existe pas. Chacun doit agir, cheminer, transformer son  point de vue sachant que nos pensées sont tributaires de nos émotions, se choisir à chaque jour réalistement. Personne n’agira à votre place.


Quelques suggestions pour vous aider : planifier à chaque jour une activité qui vous fera plaisir, résoudre un problème à la fois, entourez-vous de belles personnes que vous aimez pour parler et rire avec elles, planifier des vacances à l’étranger  et les prendre, faire voyager votre esprit dans un univers différent par la lecture d’un bon livre ou le visionnement d’un bon film, pratiquer un exercice qui stimulera vos endorphines , vous éloigner de la grande ville ou s’y rendre selon sa région, ne pas se perdre de vue, vous connecter avec le cœur et l’intuition, dormir et bien manger et tant d’autres petites ou grandes choses qui vous permettront de vous recentrer, de vous focaliser  sur votre valeur  afin qu’elle revienne au premier rang des qualités et fasse mentir Napoléon !


Puisse cet été qui arrivera sous peu, vous permettre un temps d’arrêt bénéfique.


Gardez l’espoir et souvenez-vous de Margaret Mead qui disait : ne doutez jamais qu’un petit groupe de personne peut changer le monde. En fait, c’est toujours ainsi que le monde a changé.


Bon repos et bon été à tous et à chacun de vous.

 

Carole Trempe, Présidente Directrice générale

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I Thiers, Histoire du Consulat et de l’Empire. Vol 1J.P.47

II http://www.amazon.fr/Neurobiology-Circadian-Timing-Kalsbeek
III  G.Friedman,1950, Où va le travail humain? Parsi, Gallimard.p.11-34
IV  C.Dejours,1980, La charge psychique du travail. Communication au Congrès de psychologie du travail. Société française de psychologie.p.45-55
V  M.P. Leiter,1992.Burn Out as crisis in self-efficacy.Work in stress,6,p.107-115